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Chant Grégorien Au Thoronet

  • : Le blog de Chantgregorien - les Chantres du Thoronet
  • Le blog de Chantgregorien - les Chantres du Thoronet
  • : Blog dédié aux Chantres du Thoronet, qui, de mars 2008 à décembre 2015, ont chanté chaque dimanche à 12h, une messe grégorienne (célébrée en rite ordinaire). Spécialisés dans la restauration du chant grégorien selon les manuscrits médiévaux, Les Chantres enregistrent des disques et donnent des concerts en France et à l'étranger.
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Texte écrit pour le livre "Eléments pour un métaphysique  de la Musique”,

de Jacques Atlan,

paru aux Presses du Midi, 2013

Vers l'intérieur...

 

J'ai souvent rêvé d'entrer sur la pointe des pieds dans une église romane et de surprendre un chantre du VIe siècle pendant son office. Qui sait, peut-être serait-il enfin possible d'entendre à nouveau ces chants qui arrachaient des larmes à St Augustin, ces sons merveilleux qui avaient guidé la plume des copistes médiévaux et dont notre siècle semble avoir perdu le secret ?

Mais ce rêve de “claire-audience” n'est-il pas un rêve de facilité où l'évidence tiendrait lieu de quête, où le résultat serait un dû ? Peut-être vaut-il mieux avoir à chercher, tâtonner, douter, pour retrouver humblement le cœur de ce chant “grégorien” multiséculaire et si énigmatique ...

Tout un chemin donc, un chemin vers l'intérieur, vers ce qui est au centre, au cœur et à la racine, vers ce qui ne se voit pas et qui est pourtant vital.

 

Lorsque je découvris l'Abbaye du Thoronet à Pâques 1984, j'y avais précisément été préparé par un rêve, un de ces rêves qui vous laissent un goût dans l'âme. Je croyais découvrir une majestueuse architecture et voilà que l'incroyable résonance entendue sur un phonogramme n'était que celle d'une petite église cistercienne perdue au milieu des forêts de l'arrière pays varois ! Les premières notes que j'y lançai se déployèrent de façon si ample et si riche que j'ai immédiatement compris que ce lieu allait me mettre sur la voie d'un chant plénier. La résonance pure et cristalline donnait au chant une dimension minérale, cosmique : il me semblait que les pierres elles-mêmes se mettaient à chanter, que des chœurs célestes entraient en résonance avec la Louange terrestre pour la porter jusqu'à Dieu. Je me prenais à imaginer ce que devait être, pour les moines du Thoronet, cet espace sonore où la Louange divine s'envolait chaque nuit vers le ciel ...

Il me semblait entendre clairement autour de moi ce chant des êtres que j'avais tant de fois ressenti intérieurement au contact de la nature. Ce chant caché au cœur des choses, qui dit l'être mieux que tout ce que l'on en dit, qui exprime l'immense bonheur qui habite la Création. “Bonum diffusivum sui: le Bien est diffusif de soi” dit l'adage. Les fleurs ne chantent-elles pas ce qu'elles sont ? Et ce chant est jubilation, car ce qui sort des mains du Créateur porte l'empreinte de l'Amour qui l'a créé. “Caeli enarrant gloriam Dei: les cieux chantent la gloire de Dieu (…) Ce ne sont ni mots, ni paroles, ni voix qu'on puisse entendre ; sur toute la terre s'étend leur harmonie, et leurs accents jusqu'aux confins du monde”. 1

La résonance du Thoronet, telle une grande fresque sonore, redonnait au chant cette dimension cosmique de la Louange de toute la Création. Elle devenait l'expression humaine de cette Louange. Empreinte de gravité, je la voyais sourire de l'intérieur, comme au premier matin du monde. J'eus, dès cet instant, la certitude que le chant qu'y avaient fait résonner les moines cisterciens durant des siècles, devait assurément porter la marque de cette jubilation intérieure, de cette innocence originelle.

Dans les choses de la foi et pour connaître le vrai, l'ouïe est supérieure à la vue” écrivait Saint Bernard.2

A n'en pas douter, les frères du Thoronet allaient devoir composer toute leur vie avec la dimension sonore de leur Abbaye, non pas comme un obstacle à surmonter, mais comme un outil précieux pour entrer dans la connaissance de Dieu. L'extraordinaire résonance de l'abbatiale devenait une voie d'accès à Dieu.

Pour les moines du Thoronet, se mettre à l'école de cette résonance, c'était tout d'abord apprendre le geste juste, le geste parfaitement juste. Le novice entrait avec ses lourdeurs, ses ombres, ses maladresses : il devait s'alléger, aller vers la lumière et apprendre à agir juste. Sans doute, le bûcheron le devait-il aussi, à sa manière, au pied de son arbre, pour ne pas s'épuiser en efforts inutiles ou se disloquer en gestes grossiers et maladroits. Mais ici, trouver le geste juste, ce n'était pas seulement savoir comment porter la cognée avec le moindre effort, de façon à obtenir la meilleure efficacité avec harmonie, en un mot, maîtriser son art. C'était entrer au coeur de cette “trilogie” du geste pour en faire une prière totale. L'architecture de l'Abbaye tout entière n'était-elle pas à elle seule un hymne à ce ternaire spirituel ? Nulle part ailleurs on ne trouvait si forte présence spirituelle dans les pierres, si pure harmonie des volumes et des lignes, si radicale économie des moyens.

Parce qu'il leur était impossible de chanter mal dans leur église, les chantres du Thoronet avaient nécessairement compris cette “trilogie”.

Pour eux, l'économie des moyens exigeait de lâcher prise, de laisser agir en soi, de s'abandonner avec confiance à ce qui devait advenir et qui était encore inconnu. Sans doute commençaient-ils, comme tout musicien, par rechercher la puissance et la beauté de leur chant. Mais, bien vite, ils découvraient ici que ce qui est premier, c'est, la pauvreté. Comme l'eau se rend infailliblement au point le plus bas par le chemin le plus court avec un minimum d'effort, leur voix devait trouver le chant par le chemin le plus simple. Il leur fallait en quelque sorte renoncer avant de savoir faire, vaincre l'inutile pour trouver l'essentiel, échapper aux forces centrifuges qui dispersent l'être dans les apparences pour entrer dans ce qui ne paraît pas et qui pourtant palpite au cœur des choses. Alors seulement le geste – le chant – pouvait prétendre à une vraie consistance. Sans doute leur intention de louer le Seigneur était-elle présente au premier instant, mais, comme pour notre novice bûcheron, la cognée n'était pas sûre et le geste épuisant. Il leur fallait donc apprendre à poser leur chant de telle sorte qu'il fût fondamentalement simple et dépourvu de toute vanité, qu'il fût propre à produire ici une louange digne du Créateur capable d'intégrer tout leur être, et qu'il fût un parfait reflet de la beauté de Dieu.

Cette recherche de l'économie des moyens était un appel à vivre, dans leur chant même, le vœu de Pauvreté qui scellait leur vie de religieux.

L'efficacité du geste, contrairement à ce que pouvaient penser quelques novices trop sûrs de leur art, devait impérativement se soumettre aux exigences du lieu, car, dans la résonance du Thoronet, trop appuyer la voix, c'était écraser le discours, trop dire, c'était devenir verbeux. La pureté des lignes du chant devait faire écho à celle de l'architecture, la clarté du discours devait épouser celle des volumes. Seule cette obéissance aux lois de l'art permettait au chant de se dépouiller du superflu. Sur la voie d'un essentiel toujours plus intérieur, cette recherche disposait l'âme des chantres à recevoir le don de Dieu. L'efficacité de leur art allait ainsi pouvoir se cueillir comme un fruit de leur Obéissance, transformer leur chant en disposition à la grâce divine. Lors de l'Office chanté, ils pouvaient gloser l'Apôtre : “Ce n'est plus moi qui chante mais le Christ qui chante en moi”3.

L'harmonie de la forme, loin d'être l'objet d'une simple recherche esthétique, irradiait de leur chant, tel un sourire s'épanouissant sur le visage d'un enfant. Parce que le geste n'avait plus rien de calculé, le chant rayonnait de beauté. Dépouillé de tout ce qui l'éloigne de sa nature et de sa fin profondes, il atteignait à la Beauté pure. C'était là encore, au cœur même du chant, une façon de vivre la Chasteté qui marquait l'entrée en religion des frères du Thoronet.

Ainsi, de règle de vie, les vœux pouvaient devenir une véritable voie mystique à travers l'acte même du chant.

 

Pour entrer dans cet art, les frères allaient devoir trouver leur corps de chant, faire que leur chair devienne parole. La Louange qu'ils allaient jour après jour adresser au Créateur devait s'enraciner dans leur humanité. Chaque nuit, cette chair encore tout engourdie de sommeil, allait devenir soudain un corps de Louange, un corps de Laudes.

La voix devait avant tout saisir leur corps pour qu'il devienne tout entier prière. Il leur fallait faire descendre la résonance en eux, faute de quoi la voûte ne les entendrait pas. La résonance de l'église serait ainsi le prolongement de celle de leur corps. N'est-il pas écrit “Vous êtes le Corps du Christ, le Temple de l'Esprit Saint.”4? Le chant tissait un lien particulier entre les corps et le lieu, corps vivants résonants dans un corps de pierre, temples de chair dans le temple de pierre. A travers cette résonance totale, le corps pouvait devenir tout à la fois le lieu où l'esprit prend chair et celui où la chair prend esprit, c'est à dire devenir proprement un lieu de parole. Comme si, pour que la Parole se fasse chair, il fallait que la chair se fît parole.

Les frères qui entraient ici avec une voix mal posée apprenaient peu à peu à se laisser posséder par la résonance. Il leur était assurément impossible de trouver meilleur maître que cette voûte pour leur enseigner l'art du chant. La profondeur des sons y est telle qu'on ne peut chanter longuement sans trouver la source de la voix. A moins peut-être de vouloir rester sourd. Mais qui pouvait entrer ici avec une autre intention que d'ouvrir son oreille et son cœur?

Le mental en sommeil, ayant renoncé à toute volonté de saisir le sens de chaque mot à chaque instant, ils allaient apprendre à s'abandonner à la douceur lancinante de la psalmodie comme sur une vague, laissant ainsi les mots pénétrer en eux comme une bruine en la terre, à leur insu. Être “empsalmés”, de telle sorte que les Psaumes puissent devenir une part de leur propre substance. C'est cette lecture “dé-saturée” des Psaumes qui donnait à leur chant les vertus d'un onguent. Ainsi résumait les bienfaits de la psalmodie, le Patriarche Proclus de Constantinople : “La psalmodie est toujours une source de salut, sa mélodie calme les passions […] car le psaume, quand il est chanté, calme les passions, supprime la dépression de l'âme, détruit la douleur par la racine, atténue les passions, sèche les larmes, chasse les soucis, console ceux qui sont dans l'affliction ...”5.

Les frères ne descendaient pas dans le chœur chaque nuit pour développer un quelconque sens esthétique, ni même s'éduquer par le Beau : ils s'arrachaient au sommeil pour louer le Seigneur. Et pourtant, ce qu'ils faisaient était tellement beau ! Forcément beau, car la laideur du chant sous ces voûtes leur eût assurément rendu insupportable le lever de nuit ... Ce qui était beau, c'était la parfaite justesse de leur geste vocal, cette même justesse qui fonde tout art authentique. Il n'y a au fond de beau que ce qui est vrai. Splendor veritatis...

Le chant du Thoronet est accompagné d'un bouquet d'harmoniques qui semble ne jamais vouloir cesser, tel un chœur de voix célestes. Cela fait de cette abbatiale un joyau unique de l'art chrétien. Nulle part ailleurs cette prière n'est plus tangible: “C'est pourquoi, avec les anges et tous les saints, nous proclamons ta gloire, en chantant d'une seule voix : Saint, saint, saint!”6.

Écoutons un instant ce chant des chœurs angéliques : jamais il ne détonne, jamais il ne vient heurter l'oreille, car les lois de la nature y sont rigoureusement observées. Lorsque l'on émet un son, il se déploie aussitôt sous ces voûtes une gerbe de sons harmoniques. 2/1, 3/2, 5/4 : rien qui ne soit simple mathématiquement et doux à l'oreille. Une si parfaite harmonie règne entre tous les sons qu'on ne comprend pas très bien ce qui rendrait supportable une quelconque dissonance. Les nécessités qui ont poussé les musiciens occidentaux à infléchir ces lois naturelles en introduisant le tempérament égal, semblent ici étrangement mondaines. Le tempérament égal montre au Thoronet des limites infranchissables7: de lumineux, les sons deviennent ternes, d'harmonieux ils deviennent conflictuels, de légers ils deviennent pesants ; la confusion s'empare alors de la parole et la rend incompréhensible. Pourtant, rien n'avait attiré sans doute davantage les frères du Thoronet que cette harmonie parfaite et lumineuse qu'on y peut trouver dans le chant. Qu'est-ce que l'harmonie sinon le juste rapport entre les choses ?

 

Dans l'abbatiale du Thoronet, toute parole devient chant, car la longue et riche résonance y impose un rythme qui n'est pas celui de la parole. Les frères cisterciens avaient un lieu pour la parole : la salle du Chapitre. L'église, elle, était le lieu consacré à la Louange.

Y chanter nécessitait de trouver le bon rythme pour que la résonance magnifie la parole chantée et lui donne de s'écouler sans heurt. Trouver la parfaite adéquation entre le temps et l'espace ; trouver le nombre, le poids, la mesure commune où l'espace ne viendra pas briser le flux du temps. Que les chantres cèdent à la précipitation, et les sons s'entrechoquaient et se contrariaient dans la confusion ; qu'ils cèdent à la mollesse et à la lenteur, et l'esprit se perdait dans les méandres d'une complaisance esthétique, incapable de soutenir le sens des mots à travers des espaces distendus.

La régularité du plain-chant ne devait pourtant pas contrarier la souplesse et la variété des rythmes prosodiques : les simples psalmodies laissaient s'écouler doucement les versets des psaumes, épousant les rythmes des phrases latines, sans affectation ni recherche ; les chants plus ornés égrenaient les textes sacrés avec le hiératisme qui convient à la Parole de Dieu ; les longs mélismes* des chantres solistes devaient s'épanouir quant à eux, comme un bouquet aux mille couleurs, “jubilation pure, affranchie du poids des syllabes” selon le mot de Saint Augustin.8 Le Thoronet imposait certes aux chantres les lois d'une résonance jamais égalée, mais il savait transformer le moindre son en un pur joyau aux sonorités cristallines.

 

L'abbatiale du Thoronet est capable de rassembler tant de notes en sa résonance, que le discours musical peut aisément s'épaissir au point de devenir illisible et confus. Les chantres devaient donc, non seulement chanter parfaitement juste, mais aussi savoir discerner instinctivement les notes qui constituent la charpente de la mélodie, celles sur lesquelles le chant peut prendre appui et trouver son sens.

 

Trouver le juste rapport en tout, l'harmonie vraie, relève sans doute d'un art exigeant dans cette Abbaye. Le maître Raban Maur n'enseignait-il pas, deux siècles avant que ne fût bâti le Thoronet, que les chantres devaient chanter “Voce et arte” (avec la voix et avec art) ?

 

Chanter bien, c'est prier deux fois” affirmait Saint Augustin.

Saint Bernard s'était vivement opposé, quelques années avant la construction du Thoronet, à tout ce qui pouvait distraire les moines de Cîteaux de leur quête de Dieu. Il avait imposé aux nouvelles abbayes une architecture austère et avait encouragé la réforme du chant d'église. Il voulait un chant plus simple, à l'ambitus* réduit, aux modulations établies selon des règles rigoureuses.

Fallait-il encore s'efforcer de chanter bien ou se contenter d'un chant simple et rustique ? Les directives des anciens allaient en effet dans les deux sens. Les Institutions des Pères sur la façon de psalmodier, se basant sur St Benoît, demandaient qu'on chante les psaumes “avec un cœur contrit, avec tremblement et crainte de Dieu, et avec un esprit dévot”9. Saint Jérôme ne s'était-il pas exprimé de la sorte : “Nous devons chanter, psalmodier et louer Dieu plus avec notre âme qu'avec notre voix […] ne cherchons pas à adoucir la gorge et le larynx par des médicaments, comme font les tragédiens, pour faire entendre à l'église des chansons et des fioritures de théâtre, mais louons Dieu avec crainte, par nos oeuvres et par la connaissance des écritures”10? Mais c'était Saint Jérôme ...

De son côté, Saint Augustin avait pourtant été clair : “ Chante à Dieu, mais ne chante pas mal. Il ne veut pas qu'on offense ses oreilles. Chante bien, mon frère. Tu trembles lorsqu'on te demande de chanter devant un bon musicien, craignant que l'artiste ne te reproche ton manque de connaissance ; mais si tu chantes à Dieu, quand peux-tu lui apporter une production artistique si excellente, que tu ne déplaises pas à des oreilles si parfaites?”11. Il avouait même que les voix agréablement sonnantes de l'Eglise (de Milan) “agissaient sur ses oreilles, et la vérité pénétrait ainsi dans son cœur et par là échauffait le sentiment de la piété, et ses larmes coulaient et il se sentait heureux”.12Cassien avait bien dit: “ La modulation harmonieuse de la voix d'un de nos frères excite, dans notre âme surprise, une supplication ardente.”13. Et avant eux, l'apologiste Lactance faisait déjà remarquer que le son de la voix contribue à magnifier et à amplifier la gloire de Dieu.14

Ut oblectamenta dulcedinis animas audientium incitent” recommandait à son tour le concile d'Aix en 816 : “que l'attrait de la douceur (des sons) rendent accessibles les âmes des auditeurs” pourrait-on traduire.

Que les injonctions du pape Saint Grégoire le Grand (590-604), pour mettre un frein aux extravagances et à la vanité de certains chantres virtuoses et mondains, ne fassent donc pas oublier le souci constant de l'Église de magnifier la Parole de Dieu à travers le chant et d'édifier les fidèles de l'assemblée.

 

Il ne fait donc pas de doute que le chant d'église ait depuis toujours préoccupé les Pères fondateurs de la liturgie. Chanter bien à l'église relevait d'un art accompli, quoiqu'assurément très éloigné des préoccupations mondaines. Il s'agissait de louer dignement le Seigneur et, dans le même temps, d'émouvoir le cœur des fidèles. Pour Dieu, rien n'est trop beau. Il était donc naturel que la louange qui lui était adressée fît appel à ce que l'homme fait de mieux. La manière d'émouvoir les cœurs fut toujours, quant à elle, une question largement débattue au cours de l'histoire : fallait-il s'adapter aux sensibilités du temps, au risque d'emprunter des voies peu compatibles avec l'honneur rendu à Dieu, ou de ramollir les âmes ? Ou bien devait-on imposer au chant d'église un style immuable pour tous les temps et tous les lieux? “Musica movet affectus”, la musique modifie les affects, rappelait Saint Isidore de Séville (636)15. L'enjeu était donc de taille. La réponse du Thoronet nous met, une fois encore, sur la voie d'une simplicité lumineuse: d'une part, on ne peut douter que le chant y fût toujours resplendissant de beauté, car toute maladresse des chantres eût ici porté atteinte à la dignité du culte plus que partout ailleurs ; d'autre part, s'il est vrai que cette beauté ne pouvait exister qu'à travers l'observance de règles acoustiques rigoureuses et immuables, plusieurs genres musicaux demeuraient cependant possibles. C'est sans doute grâce à ce caractère unique de l'Abbaye que les chantres du Thoronet ont toujours su garder, malgré l'évolution des goûts musicaux à travers les âges, un chant exceptionnellement beau. Mais pouvait-il en être autrement dans une telle résonance?

 

Le souvenir de ma rencontre avec le Thoronet a toujours suscité en moi une vive émotion. Mon rêve de devenir chantre au Thoronet est aujourd'hui devenu réalité : chaque dimanche, qu'il fasse chaud ou qu'il fasse froid, je me rends dans la belle abbatiale pour y chanter la messe en grégorien. Glisser mes pas dans ceux des frères du temps jadis, frôler les murs que leurs bures rêches ont si longtemps côtoyés, poser mes yeux sur les notes de musique qu'ils ont eux-mêmes chantées, lire les textes qu'ils ont, leur vie durant, déclamés en ce même lieu, me procure un sentiment de fraternité intemporelle. Et il me semble que nous avons, eux jadis, moi aujourd'hui, le même Maître incomparable pour apprendre l'art du chant.

S'il reste sans doute impossible de se glisser dans l'oreille du temps pour y entendre vibrer la voix des premiers frères du Thoronet au XIIe siècle, le lieu lui-même nous enseigne tant de choses sur l'art des chantres qu'il est permis de rêver à l'extraordinaire beauté de leur chant …

 

Damien Poisblaud

 

1 Psaume 18

2 Œuvres mystiques, Sermon XXVIII. Editons du Seuil, Paris 1953

3 Epître aux Galates, 2, 20.

4 Première Lettre de St Paul aux Corinthiens, XII – 27 

5 Oratio De incarnatione Domini 2, 

6 Chant de la Préface de la messe.

7 “Le tempérament égal est un vrai défaut ; c'est une altération que l'art a causée à l'harmonie, faute d'avoir pu mieux faire” J-J. Rousseau, Dissertation sur la musique moderne.

8 Enarrationes in Psalmum 99 - v 4.

9 Gerbert, Scriptores I, 8b

10 Epître aux Ephésiens 3

11 Enarrationes in Psalmum 32

12 Confessions, l. IX, ch.6

13 Conférences avec les Pères du désert, IX, 26

14 Institut. divinae, L. VI, ch. 21

15 Sententiae chap. 3

 

 

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