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Chant Grégorien Au Thoronet

  • : Le blog de Chantgregorien - les Chantres du Thoronet
  • Le blog de Chantgregorien - les Chantres du Thoronet
  • : Blog dédié aux Chantres du Thoronet, qui, de mars 2008 à décembre 2015, ont chanté chaque dimanche à 12h, une messe grégorienne (célébrée en rite ordinaire). Spécialisés dans la restauration du chant grégorien selon les manuscrits médiévaux, Les Chantres enregistrent des disques et donnent des concerts en France et à l'étranger.
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Ces textes ont été lus lors du concert du 29 septembre 2012 à l'Abbaye du Thoronet.

    Chapitre I

« Un jour que le si grand Saint Grégoire se répandait en prières devant le Seigneur pour que lui soit donné d'en haut la mélodie des chants, l'Esprit descendit sur lui sous l'aspect d'une colombe et illumina son coeur. Et c'est ainsi qu'il commença à chanter : Vers toi Seigneur j'élève mon âme...»

Il était une fois... Légende ou histoire ? Personne ne sait. Peu importe, car il s'agit là bien plus de remonter jusqu'à l'auteur véritable du chant d'Église que de connaître le nom de l'homme qui a conçu les mélodies. Quoi qu'il en soit, jusqu'au XIIe siècle, aucun nom n'est attaché à une composition musicale, comme si l'inspiration artistique n'était pas vraiment de ce monde, comme si elle devait échapper à l'Histoire.

Les origines de toutes les traditions authentiques sont souvent assez mystérieuses. La naissance de la tradition grégorienne est, elle aussi, enveloppée de mystère. Sans que l'on puisse savoir exactement où et quand elle apparaît, on la trouve partout présente dans le monde latin. Elle suinte du christianisme, telle les eaux d'une grotte souterraine.

On explique, en Grèce, que les anges s'arrêtèrent de chanter dans les cieux quand leur fut annoncé le mystère de l'Incarnation et qu'alors ce furent les hommes qui, au cours de leurs liturgies, prirent la suite de cette louange céleste. Comment, dès lors, ce chant ne serait-il pas le plus beau qui se puisse trouver sur terre ? Chez les anges, tout n'était-il pas harmonie parfaitement pure et toujours neuve dans cette louange au Dieu trois fois saint ? Ecrire une telleicône sonore serait déjà faire descendre le ciel sur terre, avant même l'Incarnation du Fils de Dieu !

 

Chapitre II

Durant les premiers siècles de l'Église, les chrétiens de Rome célébraient leurs liturgies en grec. Ce n'est qu'après l'Edit de Milan, en 313, que la langue liturgique devint le latin.

C'est de la Synagogue, pense-t-on naturellement, que les premiers chrétiens apprirent à chanter les psaumes. Mais les apports de l'Orient furent multiples et le chant des communautés chrétiennes ne tarda pas à se distinguer du chant juif. Tant qu'il fut exécuté dans des catacombes, le chant resta simple. Mais au IVe siècle, le culte put enfin se développer et les compositions musicales prirent leur envol.

On ne sait quel répertoire, de l'Église de Rome ou des Églises des Gaules, l'emporta en richesse mais, au VIIIe siècle, on vit apparaître un nouveau chant, dont on attribua la paternité au pape Saint Grégoire le Grand.

La plupart des répertoires locaux furent alors supplantés et le Chant Grégorien devint, au moins en principe, le chant de toute l'Église latine.

Ce nouveau chant, très élaboré, conserva cependant les usages antiques de la cantillation simple, établis sur les règles de la rhétorique. Cet art oratoire fut en partie conservé jusqu'au XIXe siècle, assurant ainsi au chant sa double fonction de louange à Dieu et de proclamation devant les assemblées.

L'Église latine a su conserver, jusqu'à ce jour, cette remarquable diversité des genres musicaux dans son chant grégorien. Même si sa préférence alla parfois vers les formes plus simples parce que plus accessibles, les livres de chant eux, ont soigneusement transmis les pièces les plus richement ornées du répertoire grégorien.

 

Chapitre III

 

Jusqu'au IXe siècle, la transmission du chant grégorien fut assurée de manière purement orale, c'est-à-dire de maître à élève. Le chant n'apparaissait que comme une certaine manière de dire un texte. Les longs mélismes qui ornaient certains chants avaient eux-mêmes un lien étroit avec le texte : il s'agissait en premier lieu, de le magnifier et d'en révéler toute la force et la beauté. Le plaisir de l'ouïe était subordonné à cette exigence première.

Sans que l'on sache encore à ce jour exactement pourquoi, on se prit à écrire cette musique. Il fallut pour cela inventer un système qui permette de transcrire sur un parchemin, non point des mots, mais le son qu'avaient ces mots quand ils étaient chantés. Les esprits les plus avisés firent alors appel aux mains les plus adroites et c'est ainsi que naquit, peu avant l'an 900, une écriture musicale aux traits souples et élégants, censée aider les chantres à exécuter le chant à l'Office.

Mille ans plus tard, même si cette écriture, pourtant ô combien précise, ne dit pas quel son donna naissance à tel signe, le chantre attentif pourra pressentir, à travers le signe lui-même, ce qui un jour est parvenu aux oreilles du copiste médiéval. Il lui faudra en quelque sorte, remonter le long du bras du copiste, jusqu'à son oreille, pour ré-entendre ce qui a été écrit par celui qui a écrit... ce qu'il entendait.

 

Chapitre IV

Tantôt hiératique et solennel, tantôt simple et direct, le chant grégorien est aussi un merveilleux scalpel de l'être humain. Il sait plonger au fond de l'âme humaine, en scruter les moindres replis ; tout ensemble il dénonce, renonce, annonce.

Sa rigueur et sa beauté dénoncent toute facilité qui pourrait tromper ou égarer l'esprit.

Monodique, au rythme verbal non mesuré, il renonce, dans sa forme la plus pure, à la polyvocalité et à la polychromie des instruments.

Parole de Dieu, il annonce une vérité qui libère et illumine ce qui était dans l'ombre.

L'homme cherche-t-il Dieu ? Qu'il monte sur la montagne sainte, et Dieu viendra à sa rencontre en dévalant les pentes de l'Oreb ! (Offertoire, Sanctificavit) L'homme sombre-t-il dans le désespoir au sein de l'épreuve ? Qu'il renonce à ses revendications – « Dieu a donné, Dieu a repris : béni soit le Seigneur » dit Job (Offertoires, Vir erat) - et Dieu saura lui donner le double de ses pertes au moment où il croyait tout bonheur perdu à jamais.

Tout cela, notre chant grégorien le dit avec une justesse infaillible. C'est la musique elle-même qui parle des montagnes, de la difficulté à les gravir ; c'est elle qui nous décrit les angoisses du juste Job, elle qui nous fait entendre la voix de Dieu le Père à son Fils dans le mystère trinitaire (« Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré »). La grâce de ses mélodies incarne l'amour et la tendresse de la conversation de l'homme avec son Créateur et Sauveur. Même si son allure toujours vigoureuse, écarte toute mollesse ou laisser-aller, les frémissements de la voix demandés au chantre par les manuscrits eux-mêmes, disent combien chacun peut être touché par Dieu : « …liberator meus..., O Seigneur, tu as été mon libérateur... » : le chantre peut alors laisser monter dans sa gorge l'émotion que ce souvenir intime suscite en lui.

Tel qui croyait faire du beau, se prend à faire du vrai !

 

    Chapitre V

Le chant grégorien parle de l'homme à Dieu, comme il parle de Dieu à l'homme ; il parle aussi de l'homme à l'homme et de Dieu à Dieu. Il parle avec des mots sacrés, certes, mais il parle aussi un langage musical, à travers des modes et des rythmes. Chacun des huit modes musicaux qu'il emprunte à la musique grecque antique, nous fait entrer, à sa manière, dans le mystère du Dieu trinitaire et dans l'intime de l'homme. Mieux : chacun de ces modes se sert des états intérieurs de l'âme humaine pour révéler l'intime de Dieu. Par là-même, l'homme apprend qui il est : ces échelles musicales sont pour lui comme huit manières d'être qui le diversifient en même temps qu'elles le protègent de tout égarement. Cassiodore, au VIe s., caractérise ainsi les modes : «  Le mode dorien (Ré) inspire la pudeur et la chasteté. Le phrygien (Mi) excite aux combats. L'éolien (La) calme les tempêtes de l'âme. Le lydien (Fa) égaie par sa facilité et réconforte par son charme ». Mais, déjà du temps de notre auteur, l'usage chrétien qui était fait de ces modes grecs avait évolué, et il n'est pas toujours aisé de savoir avec précision ce qu'il désignait. Quoi qu'il en soit, le grégorien, quand il est chanté avec des intervalles justes et non tempérés, nous offre encore à ce jour une richesse modale incomparable. Aucun des modes ne cède à la facilité ni ne porte vers ce qui rabaisse ; tous au contraire élèvent et purifient. Si le chant grégorien nous apparaît parfois comme un moment de rêve dans nos vies agitées, c'est peut-être parce que nous ignorons la part de beauté qui sommeille en nous.

 

Le chant grégorien est un chant qu'on pourrait qualifier de « translucide » tant il laisse transparaître la lumière des réalités célestes derrière les notes. Quand il chante la croix infâme où mourut le Sauveur, il fait voir le trophée de la victoire du Christ sur la mort. Quand il gémit devant un mort, il montre ce qu'il y a après la mort, transfigurant ainsi la tragédie en espérance, la peur en confiance. Quand il chante « Ego sum vermis et non homo » (Ps. 21), « je suis un ver et non un homme » : il transforme en humilité, par sa mélodie même, ce qui serait désespérante humiliation.

 

C'est quand la musique regarde l'homme droit dans les yeux qu'elle lui dit la vérité.

 

Chapitre VI

 

Cent cinquante ans après l'invention de l'écriture musicale, saint Bernard de Clervaux rappelait que “dans les choses de la foi et pour connaître le vrai, l'ouïe est supérieure à la vue”. Fini donc les monstres grimaçants à la tête des chapiteaux : l'architecture devra être sonore avant tout. Le chant occupera la première place dans la vie du moine. Les écrits eux-mêmes seront lus, ruminés, afin de s'incorporer au vivant. Le temps devra l'emporter sur l'espace, la parole sur l'écriture.

Pour les frères qui y enchâssèrent leur vie, chanter ici, au Thoronet, fut assurément une expérience artistique. Musicale. On a, dès le premier instant, la certitude que les chants y ont pendant des siècles, porté la marque de la beauté. La résonance de l'Abbatiale, telle une grande fresque sonore, donne à la moindre mélodie, une dimension cosmique, comme si en elle, c'était toute la Création qui redevenait Louange et jubilation. Les psaumes, même quand ils parlent de choses rudes, retrouvent ici une beauté céleste, comme lavés des tracas du monde et purifiés de la méchanceté des hommes. Le chant embrase l'architecture comme le soleil embrase le matin dans une innocence retrouvée. Le son peut enfin épouser l'espace, la parole faire prier les pierres.

Les frères du Thoronet ont composé toute leur vie avec la dimension sonore de leur Abbaye, non pas comme un obstacle à surmonter, mais comme une royale voie d'accès à la connaissance de Dieu.

Imaginons un peu... Fête de la Pentecôte. Au milieu de la nuit, le veilleur sonne l'Office des Matines. Les frères s'arrachent à leur modeste couche, puis se laissent glisser vers l'église obscure et tiède où résonne déjà l'appel à la prière, le Psaume Invitatoire : « Venez, exultons pour le Seigneur» (Ps. 94). À peine tirés de leur sommeil, ils entrent dans l'église comme en un nouveau rêve, où tout le monde semble passer son temps à chanter et s'émerveiller. Mais n'est-il pas cistercien, justement, ce rêve de pureté absolue, ce rêve qui exclut tout ce qui pourrait distraire de l'unique Nécessaire ? L'abbatiale, encore tout enténébrée, n'est plus qu'un instrument de musique au service du chant. Les quelques ombres qui hantent les murs sont celles de créatures sonores rejoignant leurs stalles. Dans cette caverne sacrée, l'ombre atteste la présence d'une réalité transcendante : le Verbe de Dieu, en qui sont créées toutes choses. L'architecture est le lieu où se déploie l'écho de cette Parole. D'interminables psalmodies, tel un message subliminal (mais pourquoi pas sublime ?) flottent ainsi chaque nuit sous la nef et bercent toutes ces bures assoupies, jusqu'au petit matin. Les têtes dodelinent, mais les corps vibrent ! Après ces paslmodies lancinantes, les répons étirent leurs mélodies savantes et parfois si suaves qu'on les croirait tout droit tombées du ciel, telles des langues de feu.

 

 

Chapitre VII

 

L'orientation profonde de la créature vers son Créateur dont fait état le chant grégorien implique une certaine qualification de l'espace et du temps.

« Que notre prière monte vers toi, Seigneur », « Ad te Domine levavi animam meam... ». La science moderne nous a habitués à vivre dans un espace et un temps sans direction. La liturgie chrétienne, elle, nous plonge au contraire dans un espace où il y a un haut et un bas, un levant et un couchant, une gauche et une droite ; elle nous introduit dans un temps qui n'est pas uniforme et vide mais qui est déterminé par des événements dont on fait mémoire ou que l'on attend.

L'espace est celui qui contient les corps, le temps celui qui contient les événements.

Littéralement coulé dans la masse de la liturgie, le chant grégorien est non mesuré, c'est-à-dire non réglé par un temps autonome – celui de nos horloges. Il épouse le rythme vivant de la parole. Si sa pulsation est régulière, son rythme, lui, ne l'est pas : il est tributaire de l'accent des mots, du mouvement de la phrase. Même dans les compositions élaborées, son rythme est encore verbal, ce qui lui confère cette allure à la fois si sobre et si solennelle.

Les silences qui scandentce flux verbal sont les témoins de ce qui précède toute parole, comme l'obscurité qui précède la lumière. « Dum medium silentium tenerent omnia », « Alors qu'un profond silence enveloppait toutes choses et que la nuit était au milieu de sa course, ta Parole toute-puissante, Seigneur, s'élança du siège royal, dans le ciel » (Introït du 2e dim. après Noël). La toile de fond du chant grégorien est donc un grand silence, métaphysique.

Mais, dit saint Augustin, il arrive que « l'homme, dont le coeur est rempli d'une allégresse immense, ne trouve plus de paroles pour exprimer sa joie ». Tels, par exemple, les moissonneurs, les vendangeurs et autres travailleurs dans les champs qui, se réjouissant de la fécondité de la terre, commencent à chanter avec des paroles puis, s'affranchissant du poids des syllabes, s'élancent dans des mélodies joyeuses sans mots précis. « A qui mieux qu'au Dieu ineffable conviendrait une telle jubilation? »

Les longs mélismes grégoriens puisent leur souffle dans la joie profonde du coeur. Joie simplement humaine face à la générosité de la terre, face à la beauté du monde, mais surtout joie spirituelle de se savoir enfant aimé de Dieu.

Vers le XIIe siècle, les chantres développèrent une nouvelle forme de chant, polyphonique celle-là. On voulait désormais exprimer la joie par l'éclat des harmonies, le sublime par le lustre; faire entrer la lumière à flots pour montrer la lumière divine. Il fallut certes pour cela accepter la mesure dans le rythme, modifier les intervalles, renoncer aux modes. Mais qui ne serait pas ébloui devant un tel déploiement de richesse sonore, au risque peut-être de se laisser enivrer par le suc d'harmonies si douces à l'oreille ?

 

Olivier Messiaen pouvait bien dire que « le chant grégorien est le plus beau trésor que nous possédions en Europe »...

 

 Damien Poisblaud

 

 

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