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Chant Grégorien Au Thoronet

  • : Le blog de Chantgregorien - les Chantres du Thoronet
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  • : Blog dédié aux Chantres du Thoronet, qui, de mars 2008 à décembre 2015, ont chanté chaque dimanche à 12h, une messe grégorienne (célébrée en rite ordinaire). Spécialisés dans la restauration du chant grégorien selon les manuscrits médiévaux, Les Chantres enregistrent des disques et donnent des concerts en France et à l'étranger.
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Le chant grégorien est un chant fonctionnel : il accompagne une action liturgique. Pourtant, son rôle théophanique le plante au cœur de la liturgie chrétienne, tel une icône sonore destinée à assurer une présence sainte. Ce n'est donc pas d'un commentaire de l'action qu'il s'agit, mais bien plutôt d'une porte qui s 'ouvre sur l'Au-delà, sur le Mystère du Christ.

Mais l'opacité du monde sensible ne cède pas aisément à la lumière, la matière ne renonce pas facilement à sa lourdeur. Ce que l'on chante pour Dieu doit aussi émouvoir l'âme, afin de dynamiser et d'illuminer ce que les platoniciens appelaient le monde grossier, qui définit précisément la condition humaine. Toutes les traditions religieuses offrent des chants et des musiques destinées à percer la coque du monde sensible et à réveiller l'être humain de sa torpeur spirituelle. Les procédés auxquels elles recourent sont souvent assez semblables : conjugaison de modes rythmiques avec des modes mélodiques, à travers des formules répétées de façon parfois lancinante, jusqu'à faire lâcher les résistances de l'être humain. Les chrétiens appellent cette levée des résistances la componction.

Le chant grégorien est donc un art à part entière, qui a ses procédés parfaitement établis et ses formes bien éprouvées. L'élaboration de ce chant ne s'est pas faite au hasard des aspirations ni au gré des inspirations. La tradition en attribue la paternité à Saint Grégoire le Grand (590-604) et plus radicalement, au Saint-Esprit. La racine du grégorien se trouve donc au ciel ! Bien sûr, la critique historique accorde peu de crédit à une telle paternité, mais il est certain que la notion d'auteur, au Moyen Âge, est moins liée à l'individualité qu'à la fonction spirituelle.

On oublie trop souvent que le chant grégorien fut d'abord une tradition orale. On n'a commencé à l'écrire qu'à partir du Xe siècle ! Pendant un millénaire s'est donc transmis dans nos églises chrétiennes et dans nos abbayes un chant appris par cœur, un chant ruminé à longueur d'offices depuis la plus tendre enfance. L'anthropologue Marcel Jousse s'est longtemps demandé comment des gens analphabètes pouvaient connaître par cœur les évangiles. Ses recherches l'ont amené à découvrir que cette mémoire vivante (orale) tenait à une conjonction d'éléments qui concernent l'être tout entier : le rythme de la parole (et de la pensée), la mélodie, les formules qui délimitent le sens. Dès lors, il n'est pas étonnant de constater que le chant grégorien ait si souvent recours à des formules-type aussitôt reconnaissables ; qu'il s'appuie sur certains rythmes verbo-mélodiques et utilise des effets miroir, tantôt symétriques, tantôt asymétriques.

Chaque mode mélodique – il y en a huit – génère ses propres formules. Mais ces formules demandent à être chantées avec une justesse d'intonation à laquelle l'Occident n'est plus habitué depuis le développement de la polyphonie et surtout depuis l'introduction, au XVIIIe siècle, du tempérament égal. C'est ainsi que se sont ternis beaucoup de splendides effets sonores produits par les jeux de passage d'un intervalle à un autre. La perte n'est pas seulement celle d'un plaisir de l'oreille : elle touche aussi au contenu, parce que chaque intervalle a une valeur propre à exprimer quelque chose de l'âme humaine et plus profondément, une réalité spirituelle. Pour comprendre ce que disent les intervalles en eux-mêmes, il est nécessaire que l'intonation soit parfaitement juste. Toutes les traditions orales sont attachées à la qualité des intervalles, même si par ailleurs les exigences de « propreté » de l'émission sonore sont généralement considérées comme secondaires.

 

La présence originale du luth oriental (oud) ne relève pas d'une tradition liturgique : le chant grégorien a toujours été un chant a capella, bien que récemment on ait éprouvé le besoin de l'accompagner à l'orgue. Cette présence de l'oud est ici motivée par une intention artistique de montrer, de faire entendre, d'expliciter les procédés musicaux sur lesquels s'appuie le chant. Parce que la symbiose entre parole et musique y est parfaite, le grégorien ne laisse pas toujours entendre, dès la première écoute, comment il procède. Le jeune luthiste Luc Schoumacher a ainsi dû ruminer de longs heures durant, les mélodies grégoriennes, jusqu'à en révéler toutes les finesses sur les cordes de son instrument. L'absence de frette sur le manche de l'oud permet de retrouver les intervalles purs du grégorien, tout comme elle permet de rappeler l'appartenance de ce chant aux grandes traditions musicales du bassin méditerranéen.

 

Il y a donc une façon de faire qui permet au grégorien de fonctionner comme outil de mémoire et comme porte d'accèsà un univers riche et fécond.Et c'est sur cet univers sonore que s'appuya, durant des siècles, la transmission de la foi et des Écritures. Saint Jérôme ne faisait-il pas remarquer que les campagnes résonnaient des chants de l'alleluia ? de ces alleluias qui avaient été entendus aux offices et qui étaient entrés dans les mémoires ! Ainsi, en même temps que l'on ensemençait les champs, le chant, lui, ensemençait les cœurs.

A en juger par sa fécondité auprès d'un si grand nombre de compositeurs, on peut bien dire que le grégorien fait partie de notre âme au même titre qu'une langue maternelle. Une langue qui nous parle de l'Au-delà avec des mots si beaux et si pénétrants qu'ils donnent envie d'en connaître la substance...

 

Damien Poisblaud

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